Cris n°39 – Sc

ou une semaine de 35h dans une chambre de bonne d’un immeuble Haussmannien du 9ème arrondissement parisien  (2016)
Compte rendu

Édition papier format A5
Exemplaire unique, 30 pages

Mais qui est Charlie Chine ?

Nous sommes là dans sa chambre, du moins ce qu’il en reste : au mur, sa collection de cartes postales, sur la cheminée son portrait. Son lit, sa chaise, ses étagères, se révèlent de manière fantomatique, dessinés au fil à la manière du minimaliste Fred Sandback. Des pans de murs ont été recouverts de scotch de peintre, qui loin de masquer leurs défauts, révèle leurs aspérités, leur identité et les préserve d’un futur recouvrement. On aperçoit dans des cartons, au fond de la pièce, des avions en papier et, sur le sol, étalé, entassé, un reste d’archives. Elles rendent l’avancée impossible et transforment ainsi le visiteur en spectateur, en voyeur des souvenirs d’une vie.

Mais qui est Charlie Chine ? Né de l’héritage d’un meuble chiné, ce personnage traverse le temps. L’artiste qui l’incarne désormais dans une performance perpétuelle, et porte donc son nom, enquête, à coup d’expositions, afin de reconstituer son histoire.
En travaillant à partir d’éléments architecturaux, vestiges des anciens locataires, elle puise dans son imaginaire afin d’intégrer sa fiction à la réalité. Ici, les époques s’entremêlent tant qu’il nous devient impossible de dater quoi que ce soit.
Ce méli-mélo chronologique nous perd et nous projette vers un ailleurs romantique. En créant des volumes, l’artiste a matérialisé les vides, creux que le temps produit sur la mémoire. La question des 35 heures a toujours été au cœur de la démarche de Charlie Chine.

Elle a régulièrement mis en place des protocoles de performances répondant à la contrainte de temps. Dans sa chambre, elle organise ses tâches et fait tout pour les respecter. Tout est noté, chronométré, rythmé. Tous les jours de 16h à 17h, elle s’est attelée à la réalisation d’avions en papier (des déclarations d’impôts pour la plupart) numérotés et signés, qu’elle lançait en direction de la fenêtre depuis le mur opposé. Elle s’est également obstiné, dans des laps de temps limité, à recouvrir ses murs à l’aide de scotch. Elle joue ainsi du contrôle et de la répétition de gestes simples qui deviennent automatismes, sorte de clins d’œil à Taylor et à ses méthodes de production (the one best way). Mais ce travail-là n’est pas utile, il est absurde, à l’image de notre envie constante de produire.
Ces tentatives d’épuisement d’actions élémentaires, comme elle les appelle, ne prônent pas les bienfaits du travail mais la perte de temps. Elles sont un moyen de mieux saisir l’essence de l’homme contemporain. Car, sous des semblants d’autobiographie, Charlie Chine écrit sur notre propre culture. Elle est avant tout un miroir qui reflète un portrait fragmentaire de notre société. Elle est une superposition de récits et de passages, comme le matérialise si bien le flacon de poussières collectées dans chacune des chambres de bonne lors de cette semaine de résidence, trace indestructible.
Elle est une succession de temps et d’objets, un mélange de souvenirs et d’archives, une recherche archéologique du présent.

Manon Klein